Rebondissement dans l’affaire Kashoggi : Le prince héritier, Mohammed ben Salmane, serait le commanditaire

Selon le « Washington Post », la CIA a conclu que le prince héritier avait commandité le meurtre du journaliste, alors que l'enquête saoudienne l'avait blanchi.

 L’affaire Khashoggi est loin d’être finie. Vendredi soir, en une de son site, le Washington Post, le quotidien qui employait le journaliste saoudien assassiné le 2 octobre dernier dans le consulat d’Arabie saoudite à Istanbul, a publié un article au titre évocateur : « La CIA a conclu que le prince héritier saoudien a ordonné l’assassinat de Jamal Khashoggi ». Un véritable coup de tonnerre alors que la pression commençait à s’estomper autour de, dit MBS, soupçonné d’avoir ordonné le meurtre du journaliste saoudien, et « disculpé » jeudi par la justice saoudienne dans son enquête.

Citant des sources « proches du dossier », le Washington Post assure que l’agence américaine du renseignement a notamment intercepté un coup de fil passé entre Jamal Khashoggi et Khalid ben Salman, l’ambassadeur saoudien aux États-Unis. À en croire le quotidien américain, ce dernier l’aurait encouragé à se rendre au consulat saoudien d’Istanbul pour y retirer des documents nécessaires pour que le journaliste puisse épouser sa fiancée turque. Le représentant saoudien à Washington lui aurait notamment assuré qu’il ne courait aucun risque alors que ses articles critiquant les méthodes brutales du prince héritier ulcéraient Riyad. Or, Khalid ben Salman n’est autre que le frère cadet de Mohammed ben Salman. Et, d’après le quotidien américain, la conversation terminée, l’ambassadeur d’Arabie saoudite à Washington aurait dès lors pris le soin d’avertir le bureau de MBS à Riyad de la venue prochaine de Jamal Khashoggi au consulat. On ignore à ce stade si Khalid ben Salman était au courant que le journaliste allait être tué.

Mystérieux coup de fil

Dans un tweet publié dans la nuit de vendredi à samedi, en réaction aux révélations du Washington Post, l’ambassadeur saoudien aux États-Unis, Khalid ben Salmane, a nié avoir parlé au téléphone avec Jamal Khashoggi. « Comme je l’ai dit au Washington Post, le dernier contact que j’ai eu avec Monsieur Khashoggi était par texto le 26 octobre 2017 », a réagi le frère cadet de MBS. « Je ne lui ai jamais parlé au téléphone et ne lui ai certainement pas suggéré d’aller en Turquie pour quelconque raison. »

Interrogée par le Washington Post, l’ambassade d’Arabie saoudite aux États-Unis a fermement démenti que le journaliste saoudien et Khalid ben Salmane aient évoqué « quoi que ce soit en lien avec la Turquie ». En revanche, la représentation diplomatique n’a pas remis en cause l’existence du coup de téléphone entre les deux hommes. Elle a simplement ajouté que les « prétendues estimations de la CIA » étaient « fausses ».

Pourtant, pour arriver à sa conclusion, poursuit le Washington Post, l’agence américaine s’est également basée sur le fait que le prince héritier, dont le père, le roi Salmane, est âgé et malade, dirige de fait le pays depuis sa nomination en juin 2017. Cumulant les postes de ministère de la Défense, de conseiller spécial du roi, de vice-Premier ministre et de président du Conseil des affaires économiques et de développement, le jeune prince de 33 ans détient aujourd’hui un pouvoir absolu en Arabie saoudite, supervise la moindre décision en relation avec son pays, et ne pouvait par conséquent pas ignorer le sort réservé à Jamal Khashoggi, estime la CIA.

Ce constat de l’agence américaine est également relaté par le New York Times. D’après l’autre quotidien américain de référence, ce sont les interceptions des communications de MBS, dans les jours ayant précédé le meurtre, ainsi que celle d’un appel du chef du commando saoudien qui a liquidé le journaliste à un haut conseiller du prince héritier, qui ont fini de convaincre la CIA de l’implication de ce dernier. Interrogé par le Washington Post, un porte-parole de l’agence s’est refusé à tout commentaire.

Multiples versions saoudiennes
Ces révélations mettent, une nouvelle fois, à mal la version des faits proposée par l’Arabie saoudite. Le 3 octobre, soit le lendemain de l’assassinat de Jamal Khashoggi, le prince héritier en personne a déclaré que le journaliste saoudien avait quitté le consulat d’Istanbul. Le 20 octobre, face au tollé international provoqué par l’affaire, le procureur général, Saoud ben Abdallah Al-Muajab, admet pour la première fois que leur ressortissant a été tué dans la représentation saoudienne, non sans ajouter qu’il est mort « au cours d’une rixe à coups de poing ». Le lendemain, le ministre saoudien des Affaires étrangères, Adel al-Joubeir, souligne que Mohammed ben Salmane n’était « pas informé » de cette « opération non autorisée ». En conséquence, Riyad annonce l’arrestation de 18 personnes et le limogeage de cinq hauts responsables saoudiens, dont le numéro deux du renseignement saoudien, le général Ahmed al-Assiri, un fidèle du prince héritier, ainsi que le conseiller « média » de MBS, Saoud al-Qahtani. Le prince, lui, n’est pas inquiété. Au contraire, son père, le roi Salmane, le nomme à la tête de la commission chargée de la restructuration des services de renseignements saoudiens après la mort de Jamal Khashoggi.

Mais, sous la pression de la Turquie, qui s’emploie depuis un mois et demi à distiller à la presse gouvernementale turque des fuites sur l’enquête, révélant chaque jour la barbarie avec laquelle le journaliste saoudien a été éliminé, l’Arabie saoudite n’a d’autre choix que de reculer. Le 25 octobre, le procureur général admet que le meurtre de Jamal Khashoggi a été prémédité. Puis, le 15 novembre, soit un mois et demi après le meurtre, alors que la pression s’est atténuée autour du prince héritier saoudien, la justice saoudienne fait de nouveau volte-face.

L’embarras de l’administration Trump
Jeudi, le procureur général d’Arabie saoudite revient sur sa version d’un « acte prémédité » et évoque de nouveau une opération qui a mal tourné. D’après son porte-parole, Shalaan al-Shalaan, l’ordre a été donné par le chef adjoint des services de renseignements saoudiens, le général Ahmed al-Assiri, de ramener « de gré ou de force » Jamal Khashoggi à Riyad. Et c’est le chef de l’équipe de « négociations », Maher Mutreb, un proche de MBS, qui a décidé de le tuer. Pour la première fois, l’Arabie saoudite confirme que le corps du journaliste saoudien a été « démembré » dans le consulat, ce que la presse turque affirme depuis le début de l’affaire, de source anonyme. Le parquet saoudien a annoncé qu’il détenait 21 personnes en lien avec le meurtre de Jamal Khashoggi, dont 11 ont été inculpées pour avoir « ordonné et commis le crime ». Cinq d’entre elles encourent la peine capitale. En revanche, Riyad a totalement blanchi Mohammed ben Salmane, qui n’avait aucune connaissance du dossier, selon le porte-parole du procureur général saoudien.

Embarrassée au plus haut point par l’affaire Khashoggi, l’administration Trump, dont les liens de proximité avec le prince héritier ne sont plus à démontrer (le sulfureux prince est un allié essentiel de Washington dans sa lutte contre la République islamique d’Iran, ainsi qu’un grand acheteur d’armes américaines, NDLR), avait accueilli avec satisfaction jeudi l’avancée de l’enquête saoudienne. C’est « un bon premier pas » dans « la bonne direction », avait estimé jeudi la porte-parole du département d’État, selon l’Agence France-Presse. Et d’ajouter : « Il est important que ces pas se poursuivent jusqu’à ce que toutes les personnes impliquées rendent des comptes. » Le même jour, le secrétaire au Trésor américain, Steven Mnuchin, a annoncé dans un communiqué des sanctions contre 17 responsables saoudiens, dont le consul général d’Arabie saoudite à Istanbul, Mohammad al-Otaibi, le proche conseiller « média » de MBS Saoud al-Qahtani et son « subordonné » Maher Mutreb, chef de l’équipe qui a assassiné Jamal Khashoggi, et fidèle du prince héritier. De son côté, la France aussi a estimé que l’enquête saoudienne allait « dans le bon sens ».

Nouvel enregistrement
Les explications de Riyad n’ont pourtant pas convaincu tout le monde. Le chef de la diplomatie turque, Mevlüt Cavusoglu, a indiqué jeudi qu’il n’avait « pas été satisfait » par la version saoudienne. « En réalité, ce meurtre, comme nous l’avons déjà dit, a été planifié à l’avance », a-t-il réagi, selon l’Agence France-Presse. « Le dépeçage du corps n’était pas spontané. Ils avaient d’abord ramené les personnes et les outils nécessaires pour le faire. En d’autres termes, ils avaient déjà planifié comment ils le tueraient et comment ils le découperaient. » D’après le journal pro-gouvernemental Hürriyet, Ankara aurait en sa possession des éléments contredisant la version saoudienne, notamment un second enregistrement audio. Un premier enregistrement sonore du meurtre dans le consulat d’Istanbul a été partagé par la Turquie avec les services de renseignements américains, saoudiens, français, allemands, britanniques et canadiens, a déclaré la semaine dernière le président turc, Recep Tayyip Erdogan.

De son côté, le Washington Post, qui employait Jamal Khashoggi comme collaborateur dans ses pages Opinions, a dénoncé vendredi les contradictions de la version saoudienne, accusant l’administration Trump de se montrer complice d’une « dissimulation saoudienne. » Contrainte de réagir à la suite des révélations du quotidien de la capitale américaine, celle-ci s’est contentée du strict minimum : « Les États-Unis sont déterminés à demander des comptes à tous ceux qui sont responsables », a déclaré samedi Mike Pence, vice-président des États-Unis.

Source : Le Point.fr

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