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Christine Lagarde : femme, élégante, docile… et keynésienne

Contrepoints.org


Rédigé le Samedi 6 Juillet 2019 à 17:21 | Lu 48 fois | 0 commentaire(s)


La presse ne tarit pas d’éloge sur la nouvelle dirigeante de la BCE. Mais que fera-t-elle à la tête de la banque centrale ?


Rarement nominations auront donné lieu à plus de ravissement ! Comme le proclame le journal Le Monde, « pour la première fois de son histoire, l’Union européenne devrait nommer deux femmes » aux deux postes1 les plus prestigieux de ses institutions ! Et quand on en vient à considérer le palmarès de notre Christine Lagarde nationale qui a donc été choisie pour prendre la tête de la Banque centrale européenne (BCE) en remplacement de Mario Draghi, c’est carrément l’extase !

Née en 1956 dans une famille d’enseignants, elle passe un an aux États-Unis après son bac obtenu en 1974. De retour en France, elle étudie à Sciences Po Aix (1977), tente deux fois l’ENA mais échoue, et obtient une maîtrise d’anglais et une autre en droit des affaires ainsi qu’un DESS en droit social. Devenue avocate au barreau de Paris, elle rejoint en 1981 le bureau parisien de Baker & McKenzie, l’un des plus gros cabinets d’avocats d’affaires du monde. Et la voilà en piste pour longtemps !

Admirez ce parcours de pionnière :

· Première femme présidente du comité stratégique monde de Baker & McKenzie (2004-2005) ;
· Petit passage à vide, en 2007 elle n’est que seconde femme ministre de l’Agriculture d’un gouvernement de la Vème République – après Édith Cresson. Mais cela ne dure que quelques semaines ;
· Et ensuite : première femme ministre des Finances d’un pays du G7 (2007-2011) ;
· Première femme directrice du FMI (2011-2019) ;
· Et bientôt, première femme à la tête de la BCE !

Sans compter que le Wall Street Journal Europe l’avait classée 5ème femme d’affaires européenne en 2002 et que le Magazine Forbes l’avait consacrée 3ème femme la plus puissante du monde en 2018 !

Une FEMME, donc. Grande et élégante, qui plus est – grâce à Forbes et Vogue, on n’ignore rien de sa garde-robe et de sa prédilection pour les tailleurs Chanel. Même Le Monde souligne son anglais parfait, ses talents d’ancienne nageuse synchronisée et son charisme distingué qui la fait évoluer avec beaucoup d’aisance dans les cercles où se croisent les plus grands dirigeants politiques et économiques de la planète.

Tous les ingrédients les plus qualitatifs semblent donc heureusement réunis pour faire de Christine Lagarde LA banquière centrale européenne qui va changer à jamais la face du monde. Elle-même considère que « si Lehman avait été Sisters au lieu de Brothers, le monde serait peut-être très différent aujourd’hui » et elle n’a de cesse de promouvoir l’émancipation économique des femmes qui lui réussit si bien.

Évidemment, toute femme qu’elle soit, Christine Lagarde n’a jamais dirigé une banque centrale. Quelques grincheux s’interrogent sur ses convictions monétaires et se demandent même si elle a des idées économiques personnelles. Des questionnements qui ont vite été balayés par un couple Merkel-Macron exceptionnellement à l’unisson :

« Elle a été choisie parce qu’elle a pris un rôle de leader indiscutable au FMI, et je crois que, si elle peut faire ça, elle peut diriger la BCE. » (Merkel)

« Les capacités, les compétences de Mme Lagarde la qualifient totalement pour ce poste. » (Macron)

Il est vrai qu’elle aurait fait un remarquable ministre de l’Économie du Président français. À l’époque de Sarkozy, ne conseillait-elle pas aux Français de faire du vélo pour contrer la hausse du prix des carburants dont elle refusait de baisser les taxes faute de marge budgétaire ?

Il n’en demeure pas moins qu’à force d’entendre louer sur tous les tons la parité parfaite qui a guidé les nominations aux postes clefs de l’UE, on se demande si cette insistance proche de l’ivresse n’aurait pas pour seul but de retarder le débat sur les questions qui fâchent, illustrées très clairement par les positions européennes antagonistes d’Emmanuel Macron et d’Annegret Kramp-Karrenbauer (AKK), la nouvelle patronne de la CDU allemande (parti de Mme Merkel).

Le Président français a toujours cherché à obtenir un budget de la zone euro et la mise en place « d’investissements d’avenir » pour relancer la croissance. En ligne de mire, les surplus budgétaires allemands. Dans sa Lettre aux Européens, il plaidait pour un bouclier social, un salaire minimum européen, un combat écologique renforcé, une croisade anti-pesticides et des interdictions et sanctions contre les entreprises qui porteraient atteinte au « juste paiement de l’impôt » ou qui s’affranchiraient d’une « juste concurrence. »

Ce à quoi AKK a opposé, également par lettre, une fin de non recevoir des plus claires. Pour elle, pas question d’entraîner l’Europe dans l’étouffante torpeur française :

« Nous devons miser sans ambages sur un système reposant sur la subsidiarité, la responsabilité individuelle et les devoirs qui en découlent. Le centralisme européen, l’étatisme européen, la communautarisation des dettes, l’européanisation des systèmes de protection sociale et du salaire minimum seraient la mauvaise voie. »

Autrement dit, au-delà des « quantitative easings » – sorte de planche à billets un peu « technique » permettant aux banques de prêter davantage pour relancer l’économie – et au-delà du maintien des taux d’intérêt à des niveaux absurdement bas qui furent les deux marques de la politique monétaire de Mario Draghi mais qui n’ont pas eu les effets attendus :

sera-t-il question de s’en tenir à la libéralisation des économies revendiquée par AKK et à la rigueur budgétaire définie par le pacte de stabilité2 de l’Union européenne ;
ou bien les idées illusoires de relance keynésienne abondamment relayées ces temps-ci par l’ex-chef économiste du FMI Olivier Blanchard et la défiance vis-à-vis du libre-échange prendront-elles le dessus comme le souhaitent Emmanuel Macron, les socio-démocrates, les écologistes, l’extrême gauche, voire également une partie de l’extrême droite du Parlement européen ?
Et qu’en pense Christine Lagarde, future directrice d’une banque centrale théoriquement indépendante du pouvoir politique ?

Dans son entretien à Vogue qui date de son arrivée au FMI en 2011, elle s’est définie comme proche des idées d’Adam Smith mais pas hostile non plus à la régulation de l’économie (comme lui, en fait). Une fois en poste, elle a poussé Angela Merkel à se montrer plus accommodante avec la Grèce, alors que l’Allemagne ne tenait nullement à faire peser les turpitudes des pays dits « Club Med » sur sa propre population, et elle lui a enjoint à plusieurs reprises de dépenser ses excédents budgétaires en grands travaux et autres projets dispendieux afin de relancer l’activité en Europe.

Se dessine ainsi le profil d’une femme politique assez classiquement social-démocrate, donc à l’aise dans les idées macroniennes. Mais également celui d’une femme qui semble plus douée dans l’exécution et l’allégeance docile que dans les prises de position personnelles. Selon des propos rapportés par le Financial Times :

« Elle est avocate. Elle explique. Elle conseille, mais elle ne décide jamais. »

Du temps de Chirac, elle n’ouvrait pas la bouche dans les conférences ministérielles ; du temps de Sarkozy, elle faisait exactement ce qu’il lui demandait de faire et voyait en lui un « guide » et un « soutien » ; au FMI, recherchant à nouveau « guide et soutien », elle fut très proche du Président Obama au moment de la crise financière.

Aussi, nommée conjointement par Emmanuel Macron et Angela Merkel qui l’apprécient tous deux mais dont les projets européens et les ambitions budgétaires et monétaires sont diamétralement opposées, elle se retrouve dans une situation d’allégeance compliquée. Qui sera le nouveau « guide et soutien » de Mme Lagarde ?

Il est cependant à craindre que les pressions keynésiennes seront fortes. On la sait ouverte à une telle orientation et sa qualité de Française lui commande sans doute d’amplifier la parole de la France au sein de l’Union. Ça promet.

1- L’actuelle ministre allemande de la Défense Ursula von der Leyen, une proche d’Angela Merkel, a été choisie (exfiltrée ?) pour présider la Commission européenne en remplacement de Jean-Claude Juncker.

2- Pacte de stabilité et de croissance de l’UE : déficit public limité à 3 % du PIB et dette publique inférieure à 60 % du PIB.




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